L'accompagnement du conseiller laïque en soins palliatifs.

Marc Mayer

Plus que par le passé, nous vivons dans une société pluraliste où les diverses cultures, les conceptions religieuses et philosophiques se manifestent et cherchent à s'exprimer. La Belgique s'est montrée originale en reconnaissant constitutionnellement l'existence d'une "communauté non-confessionnelle" en 1993 (Art 181§2 de la Constitution) qui a donné la loi de reconnaissance du 21 juin 2002. Elle a ainsi montré l'importance que peut revêtir pour une société multiculturelle le fait de donner l'égalité de traitement entre les diverses expressions de conceptions de vie reconnues de ses citoyens ; une manière d'admettre le lien social que constitue le "religio" conçu d'abord comme un lien de personne à personne, comme un lien social aussi mais sans précisément qu'il puisse être instrumentalisé comme le levier d'un quelconque pouvoir qui finirait par mépriser l'individu.
En réalité, c'est toujours l'individu qui souffre, qui meurt et qui ressent les joies ou les peines. Il y a sans aucun doute toujours des questions qui transcenderont l'individu. Elles portent sur la vérité, la justice, la beauté et l'amour qui sont autant de structures de subjectivité que nous découvrons dans l'humanité-même, dans la vie, dans la relation à l'autre.
Nombre de patients savent que toutes les questions qu'on peut se poser n'apportent pas nécessairement de réponses : l'important c'est précisément de pouvoir exprimer les questions et donc de pouvoir compter sur une oreille attentive. L'être humain ne cherche pas nécessairement les clés qui donnent un sens à sa vie et qui pourraient lui procurer un sentiment de contrôle sur celle-ci. Nous pensons qu'il recherche simplement une écoute, une présence qui lui garantit une reconnaissance en tant que sujet.
A l'hôpital, on ne rencontre pas que des patients qui "pleurent" leur vie. Beaucoup usent de ce temps hospitalier pour faire une pause, dans le quotidien des jours qui se suivent, et la pause est aussi l'occasion de se retourner sur soi-même.
Il reste que les épreuves de la vie sont nombreuses et tout soignant est confronté, tôt ou tard, à la détresse spirituelle causée chez certains patients par la mort d'un nouveau-né, la phase terminale d'une maladie, la perte d'autonomie, une intervention chirurgicale ou tout simplement la maladie qui est anticipation de la mort, etc.
Il n'y a pas une et une seule doxa laïque : on peut avancer des arguments areligieux et arriver à des conceptions de vie différentes quant à leur rapport au monde, au destin de l'homme et à la transcendance. Il ne faut donc pas s'étonner de trouver parmi les membres de la communauté non confessionnelle une grande diversité d'attitude devant la maladie et la mort, qu'il s'agisse de l'attitude du patient lui-même, du résident (maison de repos) ou de celle de la famille. Cette diversité est l'expression même du libre examen et de la libre pensée, ces deux termes étant pris dans leur sens d'origine, sans connotation politique.
Les membres du personnel hospitalier, s'ils ont bien compris ceci, ne peuvent s'attendre à ce que l'on trace des règles précises de comportement devant un patient ou un résident qui s'est affirmé laïque. Par contre, ils trouveront facilement, dans les ressources de leur cœur et dans l'altruisme qui leur a fait choisir leur profession, les mots et les gestes qu'attend d'eux le malade laïque, leur frère en humanité.
Quelle est l'attente du malade laïque ?
Le patient laïque est d'abord sensible à l'écoute qu'on pourra lui accorder notamment pour tout ce qui définit son autonomie, en fin de vie.
C'est essentiellement que l'on respecte sa liberté, ses droits, ses choix, sa dignité d'homme, dans un climat d'empathie résultant de la considération que chacun d'entre nous doit avoir pour autrui, par-delà les différences.
Certains laïques préfèrent assumer seuls l'angoisse, l'inquiétude qu'éveillent la maladie en tout homme et n'éprouvent pas le besoin d'un dialogue. D'autres, au contraire, ont un besoin d'écoute ; ils ont droit alors à la compréhension de quelqu'un qui leur apporte la sérénité de conceptions philosophiques partagées, permettant une rencontre aisée au-delà même des mots.
La première demande des laïques est donc que tous les membres du personnel hospitalier, à quelque échelon qu'ils soient, respectent le pluralisme des opinions des patients et collaborent, par conséquent, à la bonne organisation de l'assistance morale au sein de l'hôpital. Toutes les conceptions, il faut le redire, apparaissent ainsi également indémontrables. Elles sont des positions métaphysiques (matérialisme-spiritualisme) qui influencent toutes le sens que nous donnons à notre destin individuel et au salut éternel éventuel.
Quelle que soit par ailleurs la conception que chacun peut se faire de la relation de l'homme à l'univers, c'est toujours dans le regard de l'autre qu'il faut rechercher le sens de l'échange.
Le conseiller laïque.
Au sens où l'entendent les arrêtés royaux qui ont permis l'organisation de l'assistance morale, religieuse ou philosophique dans tous les hôpitaux de Belgique, organisation dont les modalités pratiques sont développées dans la circulaire ministérielle de 5 avril 1973, le "conseiller laïque" est le représentant des opinions morales ou philosophiques non confessionnelles. Ceux qui font appel à lui ne sont donc pas membres d'une église, institution dont les adhérents sont unis par les mêmes croyances au centre desquelles est la croyance en Dieu.
Le conseiller laïque sait que l'écoute est un soin. Son expérience l'amène à comprendre ce qu'est un besoin spirituel. Celui-ci ne se réduit pas à la religion.
Le besoin spirituel se retrouve dans la relation intersubjective dès qu'elle se centre sur le vécu présent, passé et avenir du patient.
A l'hôpital, la relation tissée dans le cadre de l'assistance morale est un regard-écoute horizontal qui s'inscrit dans la philosophie du sujet.
Elle est donc religieuse, au sens de "religio" (ce qui relie) mais vise précisément à désenclaver le spirituel du religieux.
Parler du spirituel et du besoin spirituel consiste à ouvrir le concept et ainsi lui donner un horizon accessible à tous, dès le moment que l'on prend le temps de l'écoute.
Lorsque la personne est décédée.
La famille laïque demande que la toilette soit faite comme dernière manifestation du respect dû au défunt qui a été l'objet de son affection. C'est dans cet esprit que certains proches pourraient souhaiter y participer, ce qui paraît bien légitime.
Dans la préparation du corps et dans la décoration de la chambre mortuaire, la famille laïque souhaite que l'on s'abstienne de faire usage de symboles religieux tels que chapelets, crucifix, buis, eau bénite. Il n'y a pas d'indications précises quant à la position des bras du patient décédé mais on évitera de croiser les doigts du défunt.
Lorsqu'il n'a pu assister aux derniers moments du patient, le conseiller laïque souhaite être informé du décès afin de pouvoir exprimer sa sympathie à la famille et s'enquérir si elle n'a pas besoin d'aide, notamment pour un accompagnement laïque lors des funérailles.
La place des rites.
Dans notre monde sécularisé où, disent les tenants de la religion qui balisait la société paroissiale du passé, l'individualisme triomphe.
Cette société doloriste, par ailleurs, oublie que c'est d'abord l'autonomie qui est largement revendiquée, aujourd'hui. Qui dit autonomie dit plus de libertés mais aussi plus de responsabilités. Cette laïcisation a un impact sur la manière dont on veut que les transcendances, quel qu'elles soient, restent plutôt confinées dans la sphère privée.
Est-ce à dire que les rituels ont disparu ou se sont mués en une demande qui doit être autrement qualifiée ?
Il y a longtemps déjà que l'Eglise catholique ne parle plus d'extrême onction, à l'hôpital. Elle élargit le champ d'action et comme le conseiller laïque, elle considère que l'écoute est un soin.
Les rituels n'ont pas disparu mais les familles se les sont appropriés. Nous pensons, ici, aux rituels qui se développent au crématorium, à l'imagination de ceux qui souhaitent marquer d'une pierre blanche des moments importants ainsi qu'à ces malades qui vivent une pathologie irréversible et qui réunissent les amis autour d'un dernier verre de champagne.
C'est le "religio" qui est réhabilité. Le "religio" ne veut dire rien d'autre qu'être ensemble.
Est-ce que cette volonté, qui est davantage que la parole partagée pourrait, aujourd'hui, s'assimiler à ces rites perdus ? Pas vraiment car pour qu'il y ait rite il faut qu'il y ait répétition.
L'échange, la parole, le sens qu'on donne aux choses est toujours individuel et particulier au "hic et nunc". Il n'est pas reconduction d'attitudes stéréotypées.
Donner du sens, c'est comprendre la direction des choses. C'est aussi exprimer ce qu'on ressent et dire ce que ce vécu signifie.


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